Le 13 juin dernier, nous avons eu le plaisir d’accueillir Fabienne Brugel, codirectrice de la Cie Naje – Nous n’abandonnerons jamais l’espoir – pour un déjeuner de recherche à la Halle Belleville. Le principe de ces rencontres est d’inviter un chercheur ou praticien à partager ses recherches et expériences avec notre communauté le temps d’un déjeuner.

Au point de départ de cette rencontre, il y avait le constat que nous étions nombreux.ses, au sein de la communauté des Halles civiques, à nous intéresser au théâtre et/ou aux jeux de rôle dans nos pratiques professionnelles. Plusieurs d’entre nous connaissent de près ou de loin le théâtre forum, mais sans en connaître vraiment les fondements et la pratique. Et comme, à Esopa, nous connaissons un peu la compagnie, on s’est dit que c’était une belle occasion d’enrichir nos débats sur l’innovation démocratique !

Resituer le théâtre de l’opprimé dans son histoire donc, telle était la première ambition de cette rencontre. Il s’agissait aussi de mettre les pieds dans le plat vis-à-vis de cet outil révolutionnaire et militant : quels enseignements tirer du Théâtre de l’Opprimé aujourd’hui ? Peut-on utiliser le théâtre forum dans des administrations publiques? Est-ce un outil pertinent pour faire rencontrer des usagers autour de conflits d’usages ? Dans quel cadre, avec quelles intentions et quelle légitimité ? Avec quels résultats ?

Ce que nous retenons de ce dej recherche ..

L’histoire du théâtre de l’opprimé racontée par Fabienne, passionnante et truffée d’anecdotes !

Nous la remercions pour ce récit passionnant ! N’hésitez pas à la réécouter ICI.

Alors, Théâtre de l’Opprimé et théâtre forum, de quoi on parle ?

Le Théâtre de l’Opprimé a été théorisé par le dramaturge Augustin BOAL dans les années 1960­-1970 au Brésil, dans un contexte de dictature. Il regroupe un ensemble de techniques et de jeux permettant de dévoiler les processus de domination traversant la société à partir d’histoires vécues. Il ne s’agit pas de faire du théâtre pour les opprimés ou sur les opprimés, mais bien de donner la possibilité aux gens de se saisir du théâtre pour en faire ce qu’ils veulent. Ainsi, le théâtre forum consiste à mettre en scène des situations de domination s’exprimant dans les rapports politiques, économiques et sociaux à partir des situations vécues par les gens au quotidien. Au yeux du public, l’issue de ces scènes sera systématiquement perçue comme injuste, inacceptable et défavorable au personnage de l’opprimé. S’ouvre alors la phase du forum. Le joker, sorte d’animateur ­médiateur, explique aux « spect’acteurs » que chacun est invité à débattre de la situation et à chercher des solutions pour sortir de l’oppression. Toutefois, le débat est action : ceux qui ont une idée à proposer viennent la jouer sur le plateau pour prendre la place de l’opprimé face à l’acteur jouant le rôle de l’oppresseur. Ainsi, le spectacle de théâtre forum n’est que la face émergée de l’iceberg, le gros du travail se situe au sein des ateliers qui le précèdent.

 

Quelques exemples de projets très divers menés par NAJE
Parmi les nombreux projets portés par cette compagnie on retient volontiers:
  • celui de réunir des habitants sur la question de la gestion de leur quartier et les accompagner à s’auto-organiser pour constituer une volonté commune.
  • le travail mené avec la police de proximité des quartiers nord de Marseille pendant 4 ans, regroupant des policiers et des habitants. Cette fois ci, « oppresseurs »  et « opprimés » sont regroupés pour tenter de comprendre les systèmes dans lesquels chacun se trouvent.
  • Fabienne nous parle aussi de leur grand chantier de l’année : un spectacle thématique annuel réalisé avec une soixantaine de personnes, des complices rencontrés au fils des projets. Cette année, le sujet sera celui du logement et de la fabrique de la ville. Nous espérons évidemment y participer !

 

Quel cadre d’action pour du Théâtre de l’Opprimé dans les administrations ?

Du côté de chez Naje, le choix a été fait de laisser venir la demande et ne pas aller chercher des marchés. Ensuite le cadre d’action est négocié autant que possible selon certains critères avec le commanditaire : exiger une parole libre, surtout si les ateliers se déroulent avec des salariés. Dans ce cas, la compagnie prévient le commanditaire : il n’aura pas droit de regard sur ce qu’il se joue dans les ateliers, n’aura pas de prise sur le spectacle.Il doit aussi réunir des agents – qui seront payés pour ces temps de travail. Enfin, il est attendu du commanditaire qu’il soit au clair sur ce à quoi il est prêt à s’engager de manière concrète, par exemple, à quel conseil municipal seront présentés les propositions.

 

L’envie d’en savoir plus sur le théâtre législatif !

Plus tard, Augusto Boal fut élu local à Rio. Il engagea alors sa compagnie de théâtre forum en guise de collaborateurs ainsi que deux avocats pour expérimenter le “théâtre législatif”. Il s’agissait d’élaborer des pistes d’actions avec des minorités grâce au théâtre forum. Celles-ci étaient ensuite affinées et traduites juridiquement par les avocats, puis proposées au conseil municipal de Rio. Evidemment, on a envie d’en savoir plus, car cela ouvre des perspectives intéressantes pour résoudre des problématiques sociales ou urbaines avec les personnes les plus précaires.

Envie de voir à quoi cela ressemble ?

A Mulhouse, l’Institut supérieur social organise depuis deux le festival du théâtre législatif avec, l’Agence de la participation citoyenne est les associations Appuis, Le Lieu (des vidéos du festival à consulter sur leur site internet) et Adapei-Papillons blancs d’Alsace. Au programme : le logement, l’accès aux droits, l’action sociale avec des usagers et habitants directement concernés.

Nous comptons aussi en savoir plus sur des expériences menées en Italie, on revient vite vers vous pour vous raconter nos rencontres avec des praticiens là-bas !

Autant vous dire que nous avons été vraiment ravies de cette rencontre qui donnent envie d’en voir plus, et peut-être même, collaborer ensemble !

Pour en savoir plus :  

Ngnafeu, Manuella, et al. « Quand le théâtre législatif redonne du sens politique au travail social. Une rencontre inédite entre personnes accompagnées, formateurs, artistes et professionnels en travail social », Forum, vol. 150, no. 1, 2017, pp. 44-55.